
Ricardo Seitenfus: «Pour rester ici, et ne pas être terrassé par ce que je vois, jâ€Â€Â™ai dû me créer un certain nombre de défenses psychologiques.» (Paolo Woods)
entretien lundi20 décembre 2010/ Source: Le Temps
Par Arnaud Robert, de retour de Port-au-Prince (See, UN fires Ricardo Seitenfus for Advocating for Haiti )
Diplômé de lâ€Â€Â™Institut de hautes études internationales de Genève, le Brésilien Ricardo Seitenfus a 62â€Â€Â‰ans. Depuis 2008, il représente lâ€Â€Â™Organisation des Etats américains en Haïti. Il dresse un véritable réquisitoire contre la présence internationale dans le pays
Le Temps: Dix mille Casques bleus en Haïti. A votre sens, une présence contre-productiveâ€Â€Â¦
Ricardo Seitenfus: Le système de prévention des litiges dans le cadre du système onusien nâ€Â€Â™est pas adapté au contexte haïtien. Haïti nâ€Â€Â™est pas une menace internationale. Nous ne sommes pas en situation de guerre civile. Haïti nâ€Â€Â™est ni lâ€Â€Â™Irak ni lâ€Â€Â™Afghanistan. Et pourtant le Conseil de sécurité, puisquâ€Â€Â™il manque dâ€Â€Â™alternative, a imposé des Casques bleus depuis 2004, après le départ du président Aristide. Depuis 1990, nous en sommes ici ànotre huitième mission onusienne. Haïti vit depuis 1986 et le départ de Jean-Claude Duvalier ce que jâ€Â€Â™appelle un conflit de basse intensité. Nous sommes confrontés àdes luttes pour le pouvoir entre des acteurs politiques qui ne respectent pas le jeu démocratique. Mais il me semble quâ€Â€Â™Haïti, sur la scène internationale, paie essentiellement sa grande proximité avec les Etats-Unis. Haïti a été lâ€Â€Â™objet dâ€Â€Â™une attention négative de la part du système international. Il sâ€Â€Â™agissait pour lâ€Â€Â™ONU de geler le pouvoir et de transformer les Haïtiens en prisonniers de leur propre île. Lâ€Â€Â™angoisse des boat people explique pour beaucoup les décisions de lâ€Â€Â™international vis-à-vis dâ€Â€Â™Haïti. On veut àtout prix quâ€Â€Â™ils restent chez eux.
â€Â€Â“ Quâ€Â€Â™est-ce qui emp êche la normalisation du cas haïtien?
â€Â€Â“ Pendant deux cents ans, la présence de troupes étrangères a alterné avec celle de dictateurs. Câ€Â€Â™est la force qui définit les relations internationales avec Haïti et jamais le dialogue. Le péché originel dâ€Â€Â™Haïti, sur la scène mondiale, câ€Â€Â™est sa libération. Les Haïtiens commettent lâ€Â€Â™inacceptable en 1804: un crime de lèse-majesté pour un monde inquiet. Lâ€Â€Â™Occident est alors un monde colonialiste, esclavagiste et raciste qui base sa richesse sur lâ€Â€Â™exploitation des terres conquises. Donc, le modèle révolutionnaire haïtien fait peur aux grandes puissances. Les Etats-Unis ne reconnaissent lâ€Â€Â™indépendance dâ€Â€Â™Haïti quâ€Â€Â™en 1865. Et la France exige le paiement dâ€Â€Â™une rançon pour accepter cette libération. Dès le départ, lâ€Â€Â™indépendance est compromise et le développement du pays entravé. Le monde nâ€Â€Â™a jamais su comment traiter Haïti, alors il a fini par lâ€Â€Â™ignorer. Ont commencé deux cents ans de solitude sur la scène internationale. Aujourdâ€Â€Â™hui, lâ€Â€Â™ONU applique aveuglément le chapitre 7 de sa charte, elle déploie ses troupes pour imposer son opération de paix. On ne résout rien, on empire. On veut faire dâ€Â€Â™Haïti un pays capitaliste, une plate-forme dâ€Â€Â™exportation pour le marché américain, câ€Â€Â™est absurde. Haïti doit revenir àce quâ€Â€Â™il est, câ€Â€Â™est-à-dire un pays essentiellement agricole encore fondamentalement imprégné de droit coutumier. Le pays est sans cesse décrit sous lâ€Â€Â™angle de sa violence. Mais, sans Etat, le niveau de violence nâ€Â€Â™atteint pourtant quâ€Â€Â™une fraction de celle des pays dâ€Â€Â™Amérique latine. Il existe des éléments dans cette société qui ont pu emp êcher que la violence se répande sans mesure.
â€Â€Â“ Nâ€Â€Â™est-ce pas une démission de voir en Haïti une nation inassimilable, dont le seul horizon est le retour àdes valeurs traditionnelles?
â€Â€Â“ Il existe une partie dâ€Â€Â™Haïti qui est moderne, urbaine et tournée vers lâ€Â€Â™Ã©tranger. On estime à4 millions le nombre de Haïtiens qui vivent en dehors de leurs frontières. Câ€Â€Â™est un pays ouvert au monde. Je ne r êve pas dâ€Â€Â™un retour au XVIeâ€Â€Â‰siècle, àune société agraire. Mais Haïti vit sous lâ€Â€Â™influence de lâ€Â€Â™international, des ONG, de la charité universelle. Plus de 90% du système éducatif et de la santé sont en mains privées. Le pays ne dispose pas de ressources publiques pour pouvoir faire fonctionner dâ€Â€Â™une manière minimale un système étatique. Lâ€Â€Â™ONU échoue àtenir compte des traits culturels. Résumer Haïti àune opération de paix, câ€Â€Â™est faire lâ€Â€Â™Ã©conomie des véritables défis qui se présentent au pays. Le problème est socio-économique. Quand le taux de chômage atteint 80%, il est insupportable de déployer une mission de stabilisation. Il nâ€Â€Â™y a rien àstabiliser et tout àbâtir.
â€Â€Â“ Haïti est un des pays les plus aidés du monde et pourtant la situation nâ€Â€Â™a fait que se détériorer depuis vingt-cinq ans. Pourquoi?
â€Â€Â“ Lâ€Â€Â™aide dâ€Â€Â™urgence est efficace. Mais lorsquâ€Â€Â™elle devient structurelle, lorsquâ€Â€Â™elle se substitue àlâ€Â€Â™Etat dans toutes ses missions, on aboutit àune déresponsabilisation collective. Sâ€Â€Â™il existe une preuve de lâ€Â€Â™Ã©chec de lâ€Â€Â™aide internationale, câ€Â€Â™est Haïti. Le pays en est devenu la Mecque. Le séisme du 12 janvier, puis lâ€Â€Â™Ã©pidémie de choléra ne font quâ€Â€Â™accentuer ce phénomène. La communauté internationale a le sentiment de devoir refaire chaque jour ce quâ€Â€Â™elle a terminé la veille. La fatigue dâ€Â€Â™Haïti commence àpoindre. Cette petite nation doit surprendre la conscience universelle avec des catastrophes de plus en plus énormes. Jâ€Â€Â™avais lâ€Â€Â™espoir que, dans la détresse du 12 janvier, le monde allait comprendre quâ€Â€Â™il avait fait fausse route avec Haïti. Malheureusement, on a renforcé la m ême politique. Au lieu de faire un bilan, on a envoyé davantage de soldats. Il faut construire des routes, élever des barrages, participer àlâ€Â€Â™organisation de lâ€Â€Â™Etat, au système judiciaire. Lâ€Â€Â™ONU dit quâ€Â€Â™elle nâ€Â€Â™a pas de mandat pour cela. Son mandat en Haïti, câ€Â€Â™est de maintenir la paix du cimetière.
â€Â€Â“ Quel rôle jouent les ONG dans cette faillite?
â€Â€Â“ A partir du séisme, Haïti est devenu un carrefour incontournable. Pour les ONG transnationales, Haïti sâ€Â€Â™est transformé en un lieu de passage forcé. Je dirais m ême pire que cela: de formation professionnelle. Lâ€Â€Â™ÃƒÂ¢ge des coopérants qui sont arrivés après le séisme est très bas; ils débarquent en Haïti sans aucune expérience. Et Haïti, je peux vous le dire, ne convient pas aux amateurs. Après le 12 janvier, àcause du recrutement massif, la qualité professionnelle a beaucoup baissé. Il existe une relation maléfique ou perverse entre la force des ONG et la faiblesse de lâ€Â€Â™Etat haïtien. Certaines ONG nâ€Â€Â™existent quâ€Â€Â™ÃƒÂ cause du malheur haïtien.
â€Â€Â“ Quelles erreurs ont été commises après le séisme?
â€Â€Â“ Face àlâ€Â€Â™importation massive de biens de consommation pour nourrir les sans-abri, la situation de lâ€Â€Â™agriculture haïtienne sâ€Â€Â™est encore péjorée. Le pays offre un champ libre àtoutes les expériences humanitaires. Il est inacceptable du point de vue moral de considérer Haïti comme un laboratoire. La reconstruction dâ€Â€Â™Haïti et la promesse que nous faisons miroiter de 11 milliards de dollars attisent les convoitises. Il semble quâ€Â€Â™une foule de gens viennent en Haïti, non pas pour Haïti, mais pour faire des affaires. Pour moi qui suis Américain, câ€Â€Â™est une honte, une offense ànotre conscience. Un exemple: celui des médecins haïtiens que Cuba forme. Plus de 500 ont été instruits àLa Havane. Près de la moitié dâ€Â€Â™entre eux, alors quâ€Â€Â™ils devraient être en Haïti, travaillent aujourdâ€Â€Â™hui aux Etats-Unis, au Canada ou en France. La révolution cubaine est en train de financer la formation de ressources humaines pour ses voisins capitalistesâ€Â€Â¦
â€Â€Â“ On décrit sans cesse Haïti comme la marge du monde, vous ressentez plutôt le pays comme un concentré de notre monde contemporainâ€Â€Â¦
â€Â€Â“ Câ€Â€Â™est le concentré de nos drames et des échecs de la solidarité internationale. Nous ne sommes pas àla hauteur du défi. La presse mondiale vient en Haïti et décrit le chaos. La réaction de lâ€Â€Â™opinion publique ne se fait pas attendre. Pour elle, Haïti est un des pires pays du monde. Il faut aller vers la culture haïtienne, il faut aller vers le terroir. Je crois quâ€Â€Â™il y a trop de médecins au chevet du malade et la majorité de ces médecins sont des économistes. Or, en Haïti, il faut des anthropologues, des sociologues, des historiens, des politologues et m ême des théologiens. Haïti est trop complexe pour des gens qui sont pressés; les coopérants sont pressés. Personne ne prend le temps ni nâ€Â€Â™a le goût de tenter de comprendre ce que je pourrais appeler lâ€Â€Â™ÃƒÂ¢me haïtienne. Les Haïtiens lâ€Â€Â™ont bien saisi, qui nous considèrent, nous la communauté internationale, comme une vache àtraire. Ils veulent tirer profit de cette présence et ils le font avec une maestria extraordinaire. Si les Haïtiens nous considèrent seulement par lâ€Â€Â™argent que nous apportons, câ€Â€Â™est parce que nous nous sommes présentés comme cela.
â€Â€Â“ Au-delàdu constat dâ€Â€Â™Ã©chec, quelles solutions proposez-vous?
â€Â€Â“ Dans deux mois, jâ€Â€Â™aurai terminé une mission de deux ans en Haïti. Pour rester ici, et ne pas être terrassé par ce que je vois, jâ€Â€Â™ai dû me créer un certain nombre de défenses psychologiques. Je voulais rester une voix indépendante malgré le poids de lâ€Â€Â™organisation que je représente. Jâ€Â€Â™ai tenu parce que je voulais exprimer mes doutes profonds et dire au monde que cela suffit. Cela suffit de jouer avec Haïti. Le 12 janvier mâ€Â€Â™a appris quâ€Â€Â™il existe un potentiel de solidarité extraordinaire dans le monde. M ême sâ€Â€Â™il ne faut pas oublier que, dans les premiers jours, ce sont les Haïtiens tout seuls, les mains nues, qui ont tenté de sauver leurs proches. La compassion a été très importante dans lâ€Â€Â™urgence. Mais la charité ne peut pas être le moteur des relations internationales. Ce sont lâ€Â€Â™autonomie, la souveraineté, le commerce équitable, le respect dâ€Â€Â™autrui qui devraient lâ€Â€Â™ être. Nous devons penser simultanément àoffrir des opportunités dâ€Â€Â™exportation pour Haïti mais aussi protéger cette agriculture familiale qui est essentielle pour le pays. Haïti est le dernier paradis des Caraïbes encore inexploité pour le tourisme, avec 1700â€Â€Â‰kilomètres de côtes vierges; nous devons favoriser un tourisme culturel et éviter de paver la route àun nouvel eldorado du tourisme de masse. Les leçons que nous donnons sont inefficaces depuis trop longtemps. La reconstruction et lâ€Â€Â™accompagnement dâ€Â€Â™une société si riche sont une des dernières grandes aventures humaines. Il y a 200 ans, Haïti a illuminé lâ€Â€Â™histoire de lâ€Â€Â™humanité et celle des droits humains. Il faut maintenant laisser une chance aux Haïtiens de confirmer leur vision.
© 2009 Le Temps SA
*******
See also –
UN fires Ricardo Seitenfus for Advocating for Haiti
Add a comment:
Powered by Facebook Comments



